par Julie Ndaya Tshiteku
Ce nouveau numéro du Carrefour congolais rassemble des contributions qui, par la diversité de leurs objets et de leurs approches, rendent compte de plusieurs transformations de la société congolaise. De la vie politique aux pratiques religieuses, de l’administration publique aux réalités des marchés urbains, de la justice administrative à la fiscalité locale, les articles réunis ici interrogent les manières dont les institutions, les normes et les modèles de gouvernance se confrontent aux réalités sociales. Cette diversité constitue l’une des richesses de ce numéro. Elle permet également de faire dialoguer des disciplines et des perspectives différentes autour d’une même préoccupation : comprendre comment les transformations de la société congolaise se construisent dans la rencontre, parfois difficile, entre les dispositifs institutionnels et les pratiques quotidiennes.
Un premier ensemble de contributions s’intéresse directement au fonctionnement du système politique et aux institutions de l’État. Alain J. P. Longondjo Lama revient sur le second tour de l’élection présidentielle de 2006 et analyse les discours et les stratégies de campagne dans un environnement marqué par la bipolarisation politique et la mondialisation. Son étude montre notamment comment les candidats et leurs alliances ont adapté leurs discours aux différentes composantes de l’électorat congolais et au contexte international dans lequel s’inscrivait le processus électoral. L’élection apparaît ainsi non seulement comme un mécanisme de désignation des gouvernants, mais également comme un moment où se confrontent représentations du pays, stratégies politiques et influences extérieures. Cette question de la transformation du politique trouve un prolongement dans l’analyse de Danilo Kibatondo Mayamba consacrée à la « caporalisation » des institutions étatiques sous la Troisième République. L’auteur met en évidence le décalage entre l’autonomie que la Constitution reconnaît aux différentes institutions et certaines pratiques politiques qui tendent à renforcer la centralité du pouvoir présidentiel. Son analyse conduit ainsi à s’interroger sur une question fondamentale pour l’État de droit : au-delà des règles formellement établies, quelles sont les pratiques et les rapports de pouvoir qui déterminent réellement le fonctionnement des institutions ? La question de l’effectivité des droits est abordée sous un autre angle par Pierre Lopaka Lokangaka. Son étude montre que la protection juridictionnelle des libertés fondamentales ne dépend pas uniquement de leur reconnaissance juridique, mais également de la capacité du juge à intervenir dans un délai compatible avec l’urgence. Le référé-liberté constitue à cet égard une évolution importante du droit administratif congolais. L’article souligne toutefois que la reconnaissance de cet outil juridique ne suffit pas à garantir, à elle seule, une protection effective des citoyens.
Cette préoccupation relative à l’écart entre les dispositifs institutionnels et leur mise en œuvre apparaît également dans l’étude de Mutangay Ngweme J.-J. consacrée à la numérisation de l’administration publique et aux actes de l’état civil. La digitalisation est présentée comme une possibilité de rendre l’administration plus rapide, plus transparente et plus accessible, tout en améliorant la conservation et la sécurisation des documents. Mais cette transformation demeure confrontée à des contraintes importantes. La modernisation administrative apparaît ainsi moins comme une simple innovation technique que comme une transformation plus profonde des rapports entre l’État et les citoyens.
La gouvernance publique est également au cœur de la contribution de Matha Bedinel Méril sur la mobilisation des recettes fiscales locales à Kikwit. L’auteur met en évidence l’écart entre le potentiel fiscal de la ville et les recettes effectivement mobilisées. Les difficultés d’identification des contribuables, l’importance du secteur informel, les insuffisances du contrôle, la faible digitalisation et le faible civisme fiscal limitent la capacité des autorités locales à disposer des ressources nécessaires à leur fonctionnement. L’étude propose une mobilisation fiscale séquentielle associant identification, digitalisation, contrôle et évaluation permanente. Elle rappelle ainsi que la décentralisation ne peut produire les effets attendus sans administrations capables de mobiliser effectivement les ressources dont elles disposent.
À cette réflexion sur les institutions répond, sur un terrain beaucoup plus quotidien, l’étude de Régine Nambuwa Bila Lenge, Tryphon Ilenda Ngyangisa et Lauraine Tshilemba Mutapayi consacrée aux marchés de Zigida et de Matete. Les auteurs montrent comment l’insalubrité s’inscrit dans des « écosystèmes de survie » où les contraintes économiques conduisent les acteurs à arbitrer entre la nécessité de préserver leurs revenus et celle de garantir la sécurité sanitaire des aliments. L’intérêt de cette contribution est notamment de montrer que les comportements observés ne peuvent être réduits à une simple ignorance des règles d’hygiène. Ils s’inscrivent dans des logiques économiques, sociales et institutionnelles qui donnent un sens particulier aux pratiques quotidiennes.
Le rapport entre modèles politiques et réalités congolaises est directement interrogé par Mibanga Mibanga Alain dans son analyse des systèmes démocratiques occidentaux à l’épreuve du développement social en République démocratique du Congo. L’auteur remet en question l’adaptation des modèles démocratiques importés aux réalités politiques et culturelles congolaises et souligne le rôle de l’influence extérieure dans les processus de démocratisation. Sa contribution ouvre ainsi une réflexion plus large sur les conditions d’une démocratie qui ne soit pas seulement un dispositif institutionnel reproduit à partir de modèles extérieurs, mais qui puisse également prendre en compte les réalités et les aspirations propres à la société congolaise. L’étude de Lubamba Lubo Alexandre analyse l’impact des conflits armés dans la région des Grands Lacs. L’auteur y montre comment les conflits armés que la république du Congo a subi, depuis les luttes pour l’indépendance et le génocide rwandais de 1994 ont profondément marqué les populations et déstabilisé la région. Faisant de l’est du pays un champ des violences avec des conséquences durables.
La dimension sociale des transformations contemporaines apparaît avec une particulière netteté dans l’étude de Rachel Nshokano sur les jeunesses congolaises. À partir du cas de Kimbanseke, l’auteure s’intéresse aux processus de socialisation et aux recompositions identitaires des jeunes dans un environnement marqué par l’urbanisation, la mondialisation, les nouvelles technologies et les transformations économiques et sociales. L’intérêt de cette recherche est de considérer les jeunes non comme de simples destinataires des changements sociaux, mais comme des acteurs qui participent eux-mêmes à la reconstruction de leurs appartenances, de leurs sociabilités et de leurs références culturelles.
La religion constitue une autre dimension importante de ces recompositions sociales. Francis Kanyinda Mulaja analyse les effets de la conversion religieuse sur les relations familiales dans les Églises de réveil à Kinshasa. La conversion n’y apparaît pas comme une simple adhésion individuelle à une nouvelle croyance : elle peut modifier les appartenances, les solidarités et les rapports entre famille biologique et famille spirituelle. L’approche anthropologique permet ainsi de saisir la religion comme une force active dans la transformation des relations sociales et des formes d’appartenance.
Cette dimension religieuse rejoint enfin les préoccupations de santé publique dans la contribution de Kapanga Kule Serge et ses coauteurs, sur le rôle des Églises traditionnelles dans la réponse aux épidémies et aux crises sanitaires. À partir d’une recherche qualitative menée dans plusieurs communes de Kinshasa, les auteurs montrent que les Églises constituent des espaces de socialisation, de solidarité et de circulation de l’information sanitaire. Leur capital de confiance peut favoriser l’adhésion aux mesures de prévention et soutenir les populations affectées par les crises. Mais cette influence demeure ambivalente lorsque certaines interprétations religieuses entrent en tension avec les explications biomédicales. Les auteurs invitent ainsi à mieux intégrer les acteurs religieux dans les dispositifs de santé publique et à tenir compte des dimensions sociales et culturelles des comportements sanitaires. Un autre écho sur les églises de réveil, en occurrence leurs effets positifs dans la société congolaise est l’objet de l’article de Mukile Mukile Barthelemy. L’auteur montre que la spiritualité joue un rôle important dans la vie des Congolais à cause du soutien social que ses églises apportent aux fidèles. L’auteur fait un plaidoyer pour la collaboration entre professionnels de la santé mentale et responsables religieux dans la prise en charge psychologique des malades.
Pris dans leur ensemble, les articles de ce numéro montrent donc une société congolaise en transformation, dans laquelle les institutions, les normes et les modèles importés ne produisent jamais leurs effets de manière mécanique. Ils sont interprétés, négociés, contournés ou réappropriés par des acteurs qui agissent dans des contextes marqués par la contrainte, mais également par l’inventivité et la capacité d’adaptation. Qu’il s’agisse du fonctionnement des institutions politiques, de la justice, de la numérisation de l’administration, de la fiscalité locale, des pratiques marchandes, des identités de la jeunesse ou encore de la religion et de la santé, une même question traverse ainsi ce numéro : comment les dispositifs formels de l’État et de la société se transforment-ils au contact des pratiques et des réalités vécues ?
C’est précisément dans cette tension entre normes et pratiques, entre institutions et acteurs, entre modèles généraux et réalités locales, que les sciences sociales trouvent l’un de leurs objets privilégiés. Les contributions réunies dans ce numéro invitent à poursuivre cette réflexion à partir des réalités congolaises elles-mêmes, en donnant toute leur place aux pratiques, aux expériences et aux savoirs produits dans les contextes locaux.